Résumé de l'histoire :
"Octave Mouret affole les femmes de désir. Son grand magasin parisien, Au Bonheur des Dames, est un paradis pour les sens. Les tissus s'amoncellent, éblouissants, délicats, de faille ou de soie. Tout ce qu'une femme peut acheter en 1883, Octave Mouret le vend, avec des techniques révolutionnaires. Le succès est immense. Mais ce bazar est une catastrophe pour le quartier, les petits commerces meurent, les spéculations immobilières se multiplient. Et le personnel connaît une vie d'enfer.
Denise échoue de Valognes dans cette fournaise, démunie mais tenace. Zola fait de la jeune fille et de son puissant patron amoureux d'elle le symbole du modernisme et des crises qu'il suscite. Zola plonge le lecteur dans un bain de foule érotique. Personne ne pourra plus entrer dans un grand magasin sans ressentir ce que Zola raconte avec génie : les fourmillements de la vie."

aubonheurdesdames-Gervex
Cinq heures chez Paquin,
Henri Gervex, 1906.

Chronique de mars 2012

Pour une fois, je vais vous parler d'un de mes livres préférés que j'ai lu des dizaines de fois : découvert au lycée grâce à un cours de français, il ne m'a jamais quitté depuis. J'y retrouve tout ce que j'aime dans un roman : un contexte précis, magnifiquement décrit avec une bonne dose de réflexion, une histoire toute en finesse autour de personnages typés et attachants - en prime c'est une histoire d'amour - le tout extrêmement bien exploité.

Mais la cerise sur le gâteau c'est le style - je crois que je suis amoureuse du style de Zola depuis ma première lecture de L'Assommoir -. Que dire du style de Zola qui n'a pas déjà été écrit ? Rien mais j'aime la façon dont il parvient à rendre vivant le moindre objet insignifiant et son sens incroyable du rythme de la phrase : on sent dans ces descriptions la fougue de l'orateur. Certains objecteront qu'elles sont trop longues, qu'elles alourdissent le récit mais au contraire elles donnent toute sa force au texte : "le bain de foule érotique" décrit plus haut n'existerait pas sans cela. Alors je ne résiste pas à vous donner un exemple (petit conseil : déclamez ce texte et vous comprendrez ce que j'entends par rythme )

"Six heures allaient sonner, le jour qui baissait au-dehors se retirait des galeries couvertes, noires déjà, pâlissait au fond des halls, envahis de lentes ténèbres. Et dans ce jour mal éteint encore, s'allumaient, une à une, des lampes électriques, dont les globes d'une blancheur opaque constellaient de lunes intenses les profondeurs lointaines des comptoirs. C'était une clarté blanche, d'une aveuglante fixité, épandue comme une réverbération d'astre décoloré, et qui tuait le crépuscule. Puis, lorsque toutes brûlèrent, il y eut un murmure ravi de la foule, la grande exposition de blanc prenait une splendeur féerique d'apothéose, sous cet éclairage nouveau. Il sembla que cette colossale débauche de blanc brûlait elle aussi, devenait de la lumière. La chanson du blanc s'envolait dans la blancheur enflammée d'une aurore. Une lueur blanche jaillissait des toiles et des calicots de la galerie Monsigny, pareille à la bande vive qui blanchit le ciel la première du côté de l'Orient ; tandis que, le long de la galerie Michodière, la mercerie et la passementerie, les articles de Paris et les rubans, jetaient des reflets de coteaux éloignés, l'éclair blanc des boutons de nacre, des bronzes argentés et des perles. Mais la nef centrale surtout chantait le blanc trempé de flammes : les bouillonnés de mousseline blanche autour des colonnes, les basins et les piqués blancs qui drapaient les escaliers, les couvertures blanches accrochées comme des bannières, les guipures et les dentelles blanches volant dans l'air, ouvraient un firmament du rêve, une trouée sur la blancheur éblouissante d'un paradis, où l'on célébrait les noces de la reine inconnue. La tente du hall des soieries en était l'alcôve géante, avec ses rideaux blancs, ses gazes blanches, ses tulles blancs, dont l'éclat défendait contre les regards la nudité blanche de l'épousée. Il n'y avait plus que cet aveuglement, un blanc de lumière où tous les blancs se fondaient, une poussière d'étoiles neigeant dans la clarté blanche.
Et Mouret regardait toujours son peuple de femmes, au milieu de ces flamboiements."

Bien sûr il faudrait aussi parler de l'opposition entre les deux personnages principaux qui incarnent celles des grands magasins contre le petit commerce (dont au passage on annonce la mort depuis plus de cent ans mais qui demeurent envers et contre tout présent), de ce Paris transformé à coups de millions broyant au passage des centaines de pauvres gens, de la pensée socialiste de Zola qui s'exprime au travers de ce roman dans les améliorations apportées aux conditions de vie des vendeuses ou dans l'image qu'il donne de la bourgeoisie avec des portraits sans concession mais diablement efficaces. Je pourrais aussi vous montrer la construction formidable de ce roman qui aboutit à la citation ci-dessus mêlant adroitement l'extension du magasin à l'histoire personnelle d'Octave Mouret ou l'actualité étonnante de ce texte. D'autres l'ont fait mieux que moi.

Juste une dernière chose,  pour ceux et celles qui auraient l'idée préconçue que Zola est triste et dur, commencez par ce roman; je peux vous assurer que vous ne serez pas déçus. Moi je regrette de ne plus trouver d'écrivains avec un tel souffle dans la littérature contemporaine.

Billet publié dans le cadre du challenge (d'autres titres "bonheur" en cliquant sur le logo)

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Ce livre compte aussi pour le challenge de Cess

ChallengeClassiquePar Mois

Relecture de mars 2021

Je disais il y a 9 ans que ce roman était un de mes préférés, non seulement de Zola mais aussi parmi tous ceux que j'ai lu et cette énième relecture ne l'a pas démenti. Depuis 2012, j'ai repris l' Intégrale des Rougon-Macquart dans l'ordre (avec en prime le plaisir de l'échange dans le cadre d'un challenge), et me voici donc arrivée Au Bonheur des Dames et quel bonheur ce fut que de m'y replonger une nouvelle fois.

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Je ne vais pas redire ce que j'ai écrit juste au-dessus et que je pense toujours, mais simplement préciser quelques points qui m'ont davantage marquée cette fois-ci, un peu au fil des pages.

J'ai particulièrement apprécié l'entrée en matière (Chapitres 1 à 4) : la découverte de l'extérieur et des vitrines du Bonheur des Dames par Denise et ses frères, sous leurs yeux éblouis, presque ébaubis de campagnards puis l'opposition immédiate avec la boutique sombre de l'oncle Baudu et l'exposition de ses méthodes dépassées parce qu'il est complètement réfractaire à tout changement, avant de revenir dans le chapitre suivant à l'intérieur du magasin que l'on visite de fond en comble en suivant Octave Mouret dans une de ses tournées, la première rencontre des deux jeunes héros - il n' a que 24 ans et elle 20 au début de l'histoire - pour arriver enfin dans le salon de Mme Desforges et faire connaissance avec "les clientes" (et plus si affinités) de Mouret.
Zola plante ainsi rapidement le décor, le contexte social et tous les personnages, relativement nombreux dans ce tome-ci et la construction du roman va suivre un schéma un peu systématique permettant d'explorer au fur et à mesure toutes les facettes de l'énorme machinerie qu'est le Bonheur des Dames : les conditions de travail des vendeurs et vendeuses ainsi que leur précarité, la lutte des petits commerces face au géant - ceux qui essaient de survivre comme les Baudu, ceux qui se battent, Bourras, Robineau,  et ceux qui meurent (parfois au sens littéral) -, toute la montée en puissance de la publicité, les différents agrandissements avec à chaque fois davantage de tentations pour les clientes (oui au féminin, j'y reviens plus tard) ; le tout rythmé par les saisons et les "grandes ventes" plus importantes (y compris en nombre de pages) au fur et à mesure qu'on avance dans le livre.
J'ai été frappée par le fait que l'on suive aussi parallèlement le "peuple de femmes" de Mouret, personnalisé par Mme Desforges et ses amies, certaines totalement ridicules au passage comme Mme Marty victime de la mode avant l'heure. Comme il le dit lui-même "il érige un temple où elles sont reines" mais c'est pour mieux les vaincre voire les perdre. Cependant les vendeuses aussi font partie de ces femmes qu'il exploite et qui sont quand même en adoration devant lui depuis Mlle Aurélie, patronne de son rayon à Clara la dévergondée ou la gentille Pauline qui va aider Denise.
Denise dont j'ai peu parlée jusqu'ici est pourtant quasi omniprésente bien qu'elle paraisse totalement insignifiante. On se dit qu'elle sera vite broyée mais sous une certaine naïveté et fragilité se cache en fait une femme de principes, aussi tenace et forte qu'un bourgeon avant d'éclore, qui ne se laisse pas "marcher sur les pieds" - les croisements avec Mme Desforges ou le chapitre chez cette dernière sont d'une justesse à ce niveau-là -. Et c'est cette obstination sans aucun calcul qui va rendre Mouret fou amoureux. Puis je vais nuancer ce que je disais dans mon premier billet : tout n'oppose pas Denise et Octave car elle aime profondément la vie et est irrésistiblement attirée par les vibrations que dégage le Bonheur.

Enfin, j'ai été de nouveau totalement sous le charme du style de Zola et de ses merveilleuses descriptions, avec une mention spéciale aux jeux de couleurs et de lumière (ou d'obscurité) auxquels j'ai été vraiment sensible cette fois-ci.

Alors oui, on y parle d'argent (beaucoup), de faillites inévitables (pas mal) et de socialisme (un peu, à mots couverts); mais dans l'ensemble, il est presque impossible de ne pas succomber, malgré quelques passages plus sombres, à la force et la vitalité de ce livre qui sont en plus renforcée par une fin heureuse et pleine d'espoir.

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