"Je vis d'art et d'amour". Tosca, Puccini

Et si rien n'était plus dangereux que l'amour ?

4e de couverture - éd. Hachette, Black Moon
"Plus que quatre-vingt-quinze jours, et je serai enfin protégée de l'amor deliria nervosa. Après le Protocole, je serai heureuse et en sécurité. Pour toujours? C'est ce que tout le monde dit, et je l'ai toujours cru. Jusqu'à aujourd'hui.
Car aujourd'hui, tout a changé.
Si l'amour conduit à la folie, alors je veux perdre la raison. Si l'amour est une maladie, alors je veux être contaminée, Si l'amour est la vérité, alors je préfère une seule seconde de cette vie qu'une éternité de mensonges."

Delirium1

Lena vit dans un monde où l’amour est considéré comme le plus grand des maux. Un monde où tous les adultes de 18 ans subissent une opération du cerveau pour en être guéris. A quelques mois de subir à son tour le Protocole, Lena fait une rencontre inattendue… Peu à peu elle découvre l’amour et comprend, comme sa mère avant elle, qu’il n’y a pas de plus grande liberté que laisser parler ses sentiments. Même si cela implique de quitter ses certitudes…

Portland, dans un futur non identifié, est comme toutes les villes des Etats-Unis isolée, protégée de la Nature et de ses habitants sauvages par une frontière hermétique et une opération du cerveau obligatoire qui combat les symptômes (et plus ) de l'amor deliria nervosa. Grâce à ce Protocole, les habitants sont calmes, résignés et les pays vivent en paix.
On suit Lena qui, dans sa dix-septième année, attend avec impatience le jour de son opération et se prépare activement. Mais bien sûr, rien ne se passe comme elle l'avait prévu. Et en découvrant les joies, les peines et les émotions de l'amour, elle va aussi peu à peu comprendre mieux des bribes de son passé ; et s'apercevoir que tout ce qu'elle croyait jusque-là n'est peut-être pas toute la vérité.

Je me suis attachée presque immédiatement à Lena et pendant quelques chapitres, j'ai pensé comme elle que ce Protocole était sans doute une bonne chose, que tout le monde avait l'air de s'en porter au mieux etc et j'ai suivi son évolution (même si elle est prévisible) avec intérêt en découvrant peu à peu son monde, sa familles, ses amies (en particulier Hanna) et aussi un peu l'envers de la médaille.
Mais j'avoue m'être pris une grande claque au milieu du livre avec l'arrivée des Régulateurs et la montée en tension soudaine de l'intrigue.
Car si tout le début semble lisse et très policé, on ne sent que peu l'angoisse réelle de ce monde sous contrôle ; jusqu'au moment où l'on s'aperçoit de la surveillance et de la suspicion qui le fondent. Alors le livre bascule entre scènes amoureuses magnifiquement menées et des scènes beaucoup plus violentes dans lesquelles les enjeux réels de ce Gouvernement prennent toute leur place.

Ainsi, même si dès les premiers chapitres on se doute un peu de ce qui va arriver,  l'idée de base se développe d'une manière que j'ai trouvée intéressante, et même par endroits, inattendue (en particulier sur le comportement de la mère de Léna). Je me suis totalement immergée dans le monde de Delirium et j'ai vécu ce que raconte Lena pas à pas avec autant d'émotions qu'elle. A côté de cela, j'ai trouvé le style plutôt bon pour de la littérature adolescente avec une vraie cohérence de construction et des sentiments bien rendus, le tout dans une écriture fluide mais jamais simpliste. Le cliffhanger final est de rigueur et laisse présager un deuxième tome très différent.

Mais le vrai plus de ce livre à mes yeux d'artiste est qu'à travers une histoire d'amour toute simple, dans un contexte assez fort, il pose beaucoup de questions sur la place des sentiments, de l'Art et du Beau dans la société, y compris actuelle.
En effet, avec l'idée que l'amour est une maladie mortelle, toutes les œuvres qui en parlent sont au ban. Ainsi Roméo et Juliette devient un "récit édifiant montrant que l'amour mène à la mort", la poésie parle des caractères des métaux, et aimer la couleur du coucher de soleil est un signe d'infection. Quand à la musique et la danse, elles sont clairement prohibées pour les frissons et rapprochements qu'elles suscitent.
Alors que reste-t-il ? un art d'état, un art sans âme et surtout l'idée que l'Art parce qu'il procure des émotions est aussi dangereux que l'Amour et la Beauté. Autant vous dire que dans une telle société je serais condamnée à mort immédiatement pour un seul des posts que j'ai pu écrire ici. Mais du coup cela pose la question : qu'est-ce que l'Art ? qu'est-ce que la Beauté ? peut-on réellement vivre sans émotion, sans amour y compris au sein de sa propre famille ? Et quelle place prend alors la Nature rejetée à l'extérieure parce que non civilisée ?  et vivre sans musique ?…

Renoir-LesAmoureux
Renoir, Les amoureux (1875)

Pour conclure, ce roman ado a une trame assez classique pour le genre mais l'écriture plutôt travaillée et les questions qu'il soulève m'ont touchée plus que d'autres et j'ai pris un réel plaisir à le lire. ABC-imagin-2012