4e de couverture - éd. Folio - classique -
"Après avoir fait valser les cafetières, parler les tapisseries, réveillé Pompéi, rêvé sur les traces d'Hoffman et de Nerval dans des tavernes d'étudiants, suscité de séduisants succbues et d'adorables vampires, Théophile Gautier décide, en plein Second Empire, de traquer le fantastique dans la vie réelle. Le romantique au gilet rouge devient ainsi l'inventeur du "fantastique en habit noir" : "Un regard d'une rêverie féline, disait de lui Baudelaire, un écrivain d'un mérite à la fois nouveau et unique dont la Muse aime à ressusciter les villes défuntes et à faire redire aux morts rajeunis leurs passions interrompues".

Ce recueil se compose des nouvelles suivantes : La cafetière, Omphale, La Morte amoureuse, Le Chevalier double, Le Pied de momie, Deux acteurs pour un rôle, Arria Marcella, Avatar, Jettatura

Gautier-nouvelles

Théophile Gautier et moi c'est une longue et grande histoire d'amour. J'ai lu vers 10 ans un abrégé du Roman de la Momie, avant de découvrir en 4e, entre La Vénus d'Ille de Mérimée et Le Horla de Maupassant, quelques-unes des  nouvelles fantastiques, dont certaines présentes dans ce recueil. J'ai ensuite dévoré et adoré Le Capitaine Fracasse. Et je vous passe les heures à rêver devant ses poèmes.
Autant vous dire que lorsque la thématique "fantastique" assortie d'une nouvelle que je ne connaissais pas encore de Gautier, est tombée lors d'un concours que je passais, je me suis régalée et ai replongé avec délice dans ces récits que je n'ai plus quittés depuis. J'en lis un de temps en temps, entre deux romans, juste pour le plaisir. Et il était plus que temps que je vous en parle ici, car pour moi il est clair que sans Gautier d'un côté (et Tolkien de l'autre), je n'aurais pas le même regard sur les littératures de l'imaginaire.

Ce recueil comprend donc des nouvelles plus ou moins longues du genre fantastique et on pourrait presque dire qu'elles en sont des modèles, tant on y retrouve tous les éléments qui le caractérise.

Petit rappel : le fantastique en littérature (car on le définit différemment dans les autres arts) consiste à introduire un élément surnaturel dans le cadre d'un récit ancré dans le réel (à lire : Introduction à la littérature fantastique de Todorov). Souvent l'auteur laisse au lecteur la possibilité d'une autre explication  - doute rationnel - en suivant une construction tripartite : réel - surnaturel - retour au réel. Pour en savoir plus je vous invite à parcourir les excellents articles de Clio et Calliope sur le sujet.

Alors revenons à nos nouvelles :
A quelques exceptions près, le réel ici est le quotidien de Gautier et de ces comparses, jeunes dandys du milieu du XIXe siècle et la narration à la première personne ancre ces histoires dans leur siècle. On les trouve ainsi dans de vieilles demeures à la campagne, ou lors de séjours plus longs en Italie (faut-il rappeler la fascination que ce pays exerçait sur les artistes de l'époque ?), ou tout simplement chez eux à Paris… Chaque situation est décrite avec soin et précision, nous plongeant immédiatement dans le contexte, non sans égratigner gentiment au passage quelques-unes de leurs habitudes.

Le surnaturel quand à lui surgit principalement de deux effets : un saut dans le passé (autre fascination de l'époque), plus ou moins proche puisqu'il s'étend de l'Antiquité à la Régence (milieu XVIIIe) ou d'un dédoublement de personnalité (quand ce n'est pas un échange de personnes) - cette fameuse dualité que j'évoquais déjà à propos de Twilight et qui hante tout le Romantisme -. Mais dans tous les cas, il engendre ou est engendré par une histoire d'amour. Et comme nous sommes au XIXe et pas dans de la romance à la mode, ne vous attendez surtout pas à des scènes olé-olé, ni à des fins heureuses à tous les carrefours. Non, ici l'amour est esquissé, magnifié, idéalisé et surtout… fantastique. C'est là que l'on croise les cafetières qui valsent, les tapisseries qui mignardent, les bas-reliefs qui aguichent à moins que ce ne soit d'étranges créatures qui, sous couvert de passions, dérangent le commun des mortels. Ce sont des amours romantiques au sens le plus profond du terme.

La plupart de ces nouvelles sont ce qu'on appelle des nouvelles "à chute", celle-ci intervenant avec le "retour au réel" qui n'est jamais tout à fait celui que l'on croit. Elles sont souvent ponctuées d'un trait humoristique subtil, qui donne de la légèreté au récit et conclut d'une manière plus que satisfaisante ces quelques pages, quelqu'en soit le sujet.

Un petit mot sur le style de Théophile Gautier que je qualifie volontiers d'élégant : Les phrases sont recherchées mais jamais lourdes, le vocabulaire est choisi avec soin. Les sentiments et émotions, qu'ils soient effleurés ou passionnés, parfois exacerbés, sonnent toujours justes. Chaque description est à la fois détaillée et concise et l'ensemble est d'une limpidité plus qu'agréable à lire. Je parlais des dandys un peu plus haut, et bien cela se ressent jusque dans son écriture. Vous comprenez alors le plaisir que j'ai à lire et relire ses œuvres.

Au final, ces différents récits ont en commun d'être l'œuvre d'une époque, qu' elles illustrent à tous points de vue, en montrant comment la naissance du fantastique est intrinsèquement lié au romantisme.

Et puisque je vous parle de plaisir, j'en profite pour vous présenter un peu plus en détail mes deux nouvelles préférées de ce recueil.

- Le chevalier double est atypique par rapport à ce que je vous ai décrit plus haut. Le réel est fort lointain - un château fort dans une pays du Nord. Le déroulement ne suit pas la construction en trois parties. Et la résolution en forme de morale à la manière des contes de Perrault place cette nouvelle plus du côté du "merveilleux" que du "fantastique". Pourtant il exploite un thème cher au romantiques qui est l'influence du diable et l'idée qu'en chacun d'entre nous vit une part d'obscur. Cela donne un conte étrange, un peu dérangeant  mais très beau avec des allures de grandes légendes que j'adore.

- La morte amoureuse est une des premières nouvelles que j'ai lues de Gautier et surtout ma première confrontation avec les vampires. Mais la charmante créature, buveuse de sang de cette histoire en-est-elle  vraiment un ? Il est raisonnable de se poser la question, en tout cas elle en a toutes les caractéristiques que l'on donnait au XIXe, et ce bien avant Dracula. Cette nouvelle racontée à la première personne a pour cadre la première cure du narrateur qui vient d'être ordonné, dans un village perdu. C'est aussi une de celles où l'amour engendre le fantastique ; avec de nouveau le dédoublement de personnalités sous l'influence "diabolique" de la morte amoureuse. Et comme le prêtre, le lecteur  ne sait rapidement plus ce qui est réel ou ne l'est pas, Gautier parvenant à créer un véritable tourbillon entre les deux. Il est à noter aussi que, bien que la morale soit sauve à la fin, ce texte est emprunt d'une sensualité incroyable (déjà ! ). En clair, cette "créature" est plus qu'attirante et rend cette nouvelle tout à fait séduisante, malgré une certaine gravité du sujet.

Vous l'aurez compris : ce recueil est un de mes livres de chevet et c'est peu dire que je l'aime : je l'a-do-re. De plus comme  il s'accompagne chez moi d'un autre volume, je reviendrai avec Gautier lors d'une prochaine chronique, tout aussi enthousiaste.

PS aux collégiens, lycéens et étudiants qui tomberaient sur cet article : Merci de citer vos sources en indiquant le lien précis sur vos travaux :)

Chroniqué dans le cadre des challenges

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ChallengeClassiquePar Mois