Aucune autre tragédie de Shakespeare n'a connu autant d'adaptations que Roméo et Juliette et ce sont sans doute celles-ci qui ont le plus contribué à la création du mythe - romantique -  tel qu'on le connaît de nos jours.

Pas moins de 24 opéras ont vu le jour entre 1776 et 1988, auxquels il convient d'ajouter des partitions symphoniques, ainsi que de nombreux poèmes, chansons, tableaux et films utilisant plus ou moins la pièce originale.

A l'occasion de ses 150 ans, je vous parle aujourd'hui (ou plutôt vous repartage) de la version de Charles Gounod sur un livret de Barbier et Carré. Créée en 1867 puis reprise en 1873 et 1888 avec de nouveaux dialogues et l'ajout de l'indispensable (à l'époque) ballet, elle demeure l'une des plus connues et des plus jouées.

Cette adaptation a à mes yeux 3 qualités principales :
- d'abord elle respecte assez fidèlement (parfois même au mot près) le texte de Shakespeare ; on peut toujours discuter sur ce qu'est une adaptation mais quand ni l'esprit, ni la lettre ne sont là pourquoi dire que "s'est inspiré de" ?
- elle renforce le couple Roméo et Juliette - lui un peu rêveur mais impulsif ; elle innocente mais déterminée - avec des airs et des duos juste magnifiques ;
- enfin, la musique est telle qu'elle supporte à peu près n'importe quelle mise en scène - vieillotte ou moderne, voire bizarre - sans perdre de son intensité dramatique.

L'acte I se passe entièrement chez les Capulets le soir du bal, ce qui n'empêche nullement le passage des Montaigu d'avoir lieu avec le monologue de Mercutio transformé en un air tout aussi frivole,


La Reine Mab

suivi par le premier air de Juliette - une valse dans laquelle elle dit son envie de vivre avant que de se marier -.

C'est compter sans le destin qui la met rapidement face à face avec Roméo et s'ensuit le premier duo qui garde tout de la métaphore religieuse du texte original.

L'acte II dans le jardin des Capulets suit aussi scrupuleusement la pièce à un détail près : le dialogue entre Roméo et Juliette est interrompu par les serviteurs des Capulet qui cherchent toujours les Montaigu.

Le monologue de Roméo avant que Juliette n'apparaisse est rendu dans un des plus beaux airs pour ténor que Gounod est écrit (pour ne pas dire dans un des plus airs pour ténor tout court - oui je sais je ne suis pas objective : j'aime la voix de ténor :D). Pour que vous puissiez comparer les deux, voici le texte (traduction de F.V. Hugo pour Le Livre de Poche)
"Roméo. - Il se rit des plaies, celui qui n'a jamais reçu de blessures. Mais doucement ! Quelle lumière jaillit par cette fenêtre ? Voilà l'Orient, et Juliette est le soleil ! Lève-toi, belle aurore, et tue la lune jalouse, qui déjà languit et pâlit de douleur, parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu'elle-même ! Ne sois plus sa prêtresse, puisqu'elle est jalouse de toi ; sa livrée de vestale est maladive et blême, et les folles seules la portent : rejette-là !… Voilà ma dame ! Oh ! voilà mon amour ! Oh si elle pouvait le savoir !… Que dit-elle ? Rien… Elle se tait… Mais non ; son regard parle, et je veux lui répondre… Ce n'est pas à moi qu'elles s'adresse. Deux des plus belles étoiles du ciel, ayant affaire ailleurs, adjurent ses yeux de vouloir bien resplendir dans leur sphère jusqu'à ce qu'elles reviennent? Ah ! si les étoiles se substituaient à ses yeux, en même temps que ses yeux aux étoiles, le seul éclat de ses joues ferait pâlir la clarté des astres, comme le grand jour, une lampe ; et ses yeux du haut du ciel, darderaient une telle lumière à travaers les régions aériennes, que les oiseaux chanteraient, croyant que la nuit n'est plus. Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main ! Oh ! que ne suis-je le gant de cette main ! je toucherais sa joue !
Juliette. - Hélas !
Roméo - Elle parle ! Oh ! parle encore, ange resplendissant ! Car tu rayonnes dans cette nuit, au-dessus de ma tête, comme le messager ailé du ciel, quand, aux yeux bouleversés des mortels qui se rejettent en arrière pour le contempler il devance les nuées paresseuses et vogue sur le sein des airs !"[…]

Les deux duos qui suivent continuent sur le même ton alternant les dialogues avec des passages passionnés comme sur cette phrase merveilleuse "De cet adieu si douce est la tristesse, que je voudrais te dire adieu jusqu'à demain" ; toujours en respectant le texte original.
Vous noterez la détermination de Juliette : c'est elle qui lui demande de l'épouser.

Si vous allez jusqu'au bout, vous remarquerez aussi que les dernières phrases de Roméo, une fois seul, sont chantées sur la musique qui ouvre l'acte, refermant ainsi la parenthèse enchantée de cette rencontre et donnant encore plus d'émotions à cette fameuse scène du balcon.


2e partie : Ah, ne fuis pas encore !

L'acte III se découpe en deux grandes scènes :
- l'une chez le frère Laurent (fin de l'acte II chez Shakespeare) qui voit immédiatement le mariage des deux jeunes gens.

L'autre reprend une partie de l'acte IV avec la mort de Mercutio et de Tybalt ainsi que le bannissement de Roméo - passage particulièrement dramatique.

L'acte IV s'ouvre directement sur la chambre de Juliette le lendemain des noces (acte III scène 5 de la pièce) sur ce qui est à mon avis le plus beau duo de l'œuvre. Cette scène déjà magnifique à l'origine sur le chant de l'alouette et du rossignol donne ici à Gounod l'occasion de nous livrer une musique d'une incroyable sensualité. Elle s'ouvre d'abord sur un voluptueux passage célébrant l'hyménée (ajout, ô combien magnifique, de l'opéra) où les deux jeunes gens ayant découvert l'amour charnel chantent leur bonheur. L'orchestre fait un véritable tapis sur lequel les voix s'épanouissent, s'entrecroisent et s'unissent, les quelques passages plus marqués ne paraissant là que pour mieux mettre en valeur les moments plus lyriques. L'échange des mélodies avant les adieux est un sommet à ce niveau-là et la reprise de Roméo sur "Non, ce n'est pas le jour" accompagné par les violoncelles me donnent des frissons à chaque fois que je l'entends. Encore une fois, le texte est respecté pratiquement à la lettre - ActeIII_Sc5 - La fin est le pendant de l'acte II et c'est, cette fois, Juliette qui reste et confie son amour à Dieu sur la musique qui ouvre l'acte.

C'est à partir de ce moment-là que les librettistes vont s'éloigner un peu de la pièce originale car déjà arrive le père de Juliette avec le frère Laurent pour la préparer à son mariage avec Pâris. Le moine va profiter de la confession de la jeune fille pour lui remettre le philtre. S'ensuit un air héroïque au terme duquel Juliette boit.
On se retrouve ensuite immédiatement dans la grande salle des Capulet : Juliette s'effondre au milieu des invités (et non seule dans sa chambre)

L'acte V se passe entièrement au tombeau de Juliette. Il omet toute la partie concernant Pâris tué par Roméo pour se focaliser sur le couple principal. Après un prélude très sombre, Roméo salue le tombeau et chante pour Juliette avant de s'empoisonner.

Juliette va s'éveiller avant qu'il ne meure … afin de terminer sur un ultime duo qui, il faut le dire a un côté un peu irréaliste, voire longuet (et c'est bien le seul reproche qu'on puisse faire à l'œuvre). Cependant la partie où ils oublient que c'est la fin "Viens, fuyons au bout du monde" est magnifique et me fait penser au dernier duo de La Traviata de Verdi.


Final

Et malgré ce léger dévoiement de l'original, je trouve cette mort simultanée, sur les mêmes accords qui ouvraient l'opéra, encore plus tragique et fatal que la conclusion de la pièce de Shakespeare, en donnant une conclusion très forte émotionnellement et surtout extrêmement romantique, finalement très proche de l'idée que nous en avons actuellement.

J'en profite d'ailleurs pour souligner combien l'opéra français de cette époque, souvent décriée par comparaison avec l'opéra italien, regorge d'œuvres aussi belles et poignantes que celles-ci ; et qu'il est bien dommage qu'elles ne soient pas plus mises en valeur.

NB : les extraits vidéos sont tirés soit d'une production de 1994 qui avait été diffusée à l'époque sur Arte et est toujours disponible en DVD ; soit de la captation en direct pour France 2 de 2002. Un seul ténor pour les deux - Roberto Alagna que j'admire particulièrement, très touchant en jeune Roméo - mais j'ai une nette préférence pour celle de 1994 car je trouve Leontina Vaduva beaucoup plus convaincante en Juliette avec un chant plus clair et  plus compréhensible qu' Angela Gheorghiu (ceci sans parler de la qualité de l'image…). Pour le reste, je vous laisse seuls juges.