4e de couverture - éd Folio
"De tous les carrefours importants, le visage à la moustache noire vous fixait du regard. Il y en avait un sur le mur d'en face.
BIG BROTHER VOUS REGARDE, répétait la légende, tandis que le regard des yeux noirs pénétrait les yeux de Winston... Au loin, un hélicoptère glissa entre les toits, plana un moment, telle une mouche bleue, puis repartit comme une flèche, dans un vol courbe. C'était une patrouille qui venait mettre le nez aux fenêtres des gens.
Mais les patrouilles n'avaient pas d'importance.
Seule comptait la Police de la Pensée."
George Orwell dépeint dans le prophétique 1984 un terrifiant monde totalitaire.

1984-couv

 On ne présente plus ce roman de George Orwell, quasi modèle de la dystopie et auquel il est bien souvent (pas toujours à raison) fait référence en raison de "Big Brother". C'est donc d'autant plus difficile d'en parler que la lecture peut facilement être faussée par l'idée que tout un chacun a de ce livre. Et cette chronique risque d'en être un peu le reflet car j'ai eu beaucoup de mal à l'écrire.

J'ai découvert 1984 en 1985 ou 86 à la fin du collège grâce à un professeur de français qui nous parlait de science-fiction. Quand je l'ai lu à l'époque, la chose évidente pour moi est que l'auteur s'était totalement trompé. Certes l'univers totalitaire et très surveillé qu'il décrit m'avait fait froid dans le dos et déjà j'avais trouvé la fin très fataliste et désespérante. Mais le monde de ces années-là, tel que je le voyais en tant qu'ado à la campagne, ne ressemblait en rien à celui qu'il décrivait et cela me paraissait extrêmement rassurant. L'ensemble restait bel et bien de la science-fiction.
De ma relecture suivante, pour compléter un travail sur La Ferme des animaux, il ne me reste aucun souvenir. Sans doute étais-je trop concentrée sur le deuxième. Et il m'aura donc fallu plus de 20 ans avant de m'y replonger.

Pourquoi relire 1984 alors ? D'abord pour une simple raison littéraire, j'ai lu quelques dystopies YA depuis quelques années et j'avais besoin de revenir à la source du genre. Ensuite pour la raison donnée en introduction : ces multiples renvois au livre dont j'avais oublié une bonne partie et sur lesquels j'avais envie d'avoir un regard neuf et surtout un regard d'adulte. Et clairement ma vision en est très différente mais pas tout à fait celle que je pensais. Alors revue de détails :

Le personnage principal, Winston Smith, est un véritable anti-héros. Obscur employé qui fait du mieux possible un travail peu gratifiant que lui-même ne juge pas vraiment au début, il suit aussi les règles imposées de la société mais sans zèle excessif, juste ce qu'il faut pour se fondre dans la masse. Ceci jusqu'au grain de sable qui se glisse dans sa vie : presque inconsciemment il commence à écrire son journal et prend peu à peu conscience justement de tout ce que le système a d'injuste, d'illogique et d'aliénant. De plus, sa mémoire mal programmée se souvient d'avant, mais aussi de certains faits qu'il a lui-même corrigés. Pour autant il ne va pas devenir un leader, ou se révolter en menant des actions coup de poing, non il va se contenter (si je puis dire) d'avoir une vraie histoire d'amour clandestine dans un pays où tout sentiment est banni. On s'attache à cet homme qui brave le système presque malgré lui au départ et qui va supporter beaucoup pour avoir le droit de vivre sa vie et non pas celle qu'on a décidé pour lui. Et jusqu'au bout, on voudrait qu'il réussisse à changer les choses. Ce personnage est très proche de chacun d'entre nous et il est difficile de ne pas s'identifier complètement, ce qui rend l'histoire d'autant plus forte.
Les autres, y compris Julia, ne semblent être là que pour mettre en évidence les différences de pensées et de réactions ainsi que  le côté ignoble, inhumain et implacable de cet univers.

L'intrigue en elle-même est assez simple et pour tout dire il ne se passe pas grand-chose dans ce roman qui n'est pas un roman d'action. C'est plus l'accumulation de petits faits, de réflexions, de rapports qui rendent petit à petit l'univers compréhensible à travers le quotidien vécu par le personnage principal.

Mais ce qui m'a le plus frappé, ce sont les différents sujets du roman, et je ne serai certainement pas exhaustive là-dessus. Ainsi la philosophie de l'Angsoc et le régime qui en découle, loin de toute science-fiction, m'est apparu comme une dénonciation forte du communisme tel qu'il était appliqué à l'époque dans l' URSS stalinienne avec un Parti tout-puissant (l'emploi du mot en tant que tel n'est d'ailleurs certainement pas anodin), des moyens de surveillance très développés (qui n'a pas entendu parler du KGB, ou de la Stasi de RDA auxquels m'ont fait penser "la Police de la Pensée") et des prolétaires (là aussi le mot est parlant) qui survivent comme ils peuvent.
Les passages sur la guerre sont aussi très parlants avec ces trois grandes puissances en lutte permanente sans qu'il n'y ait ni gagnant, ni perdant. Cela a un fort goût de guerre froide ; même si le côté économique de l'affaire est, lui, plus proche de certaines situations actuelles.
Celui à côté duquel j'étais complètement passée en première lecture - ce qui n'est guère surprenant car il dépassait largement mes préoccupations du moment - est l'importance du langage et l'idée que la langue forge la pensée (Levi-Strauss  en parle fort bien). Donc pour modifier le mode de pensée du peuple, il convient d'inventer une nouvelle langue plus simple, avec moins de concepts, ce qui permet moins de réflexions etc. Là, j'ai l'impression que nous sommes en plein dedans et que cela s'est considérablement aggravé depuis quelques années. Orwell n'avait-il finalement que 30 ans de retard dans sa vision ? Et ai-je besoin de rappeler sur ce blog l'importance de l'éducation ?
"Dans un sens, c'est sur les gens incapable de la comprendre (l'orthodoxie) que la vision du monde qu'avait le Parti s'imposait avec le plus de succès. On pouvait leur faire accepter les violations les plus flagrantes de la réalité parce qu'ils ne saisissaient jamais entièrement l'énormité de ce qui leur était demandé et n'étaient pas suffisamment intéressés par les événements publics pour remarquer ce qui se passait. Par manque de compréhension, ils restaient sains. Ils avalaient simplement tout, et ce qu'ils avalaient ne leur faisait aucun mal, car cela ne laissait en eux aucun résidu[…]."

Et ainsi, bien plus que la surveillance constante de Big Brother - qui, actuellement passe par le biais d'outils du quotidien tellement utiles et pratiques que personne ne songe réellement à s'en passer, même en étant mécontent que nos données personnelles puissent être utilisées sans consentement -, donc bien plus que cela, c'est le concept même de laisser les gens dans l'ignorance, de les empêcher de réellement réfléchir par eux-mêmes quitte à manipuler l'information et les événements qui m'a fait le plus peur dans cette lecture. Bien entendu, cela existait déjà lorsque George Orwell écrivait, et il l'a poussé un peu plus loin dans son roman. Mais nous avons maintenant les moyens technologiques de le faire en direct, et la multiplication des sources et des réseaux informels au lieu de les rendre plus impartiaux a eu l'effet totalement inverse. L'émotion - comme la minute de la Haine - prend-elle le pas sur le recul et la véritable information au point que tout est manipulé ? Je préfère ne pas pouvoir répondre à cette question. Toutefois, la poser donne un autre sens à la toute fin du roman, qui m'a sans doute laissé encore plus mal à l'aise que la première fois.

Pour conclure, j'ai vraiment apprécié cette relecture. Difficile de dire que j'ai aimé un livre aussi complexe et fort mais je me dis qu'il serait intéressant maintenant d'en lire des analyses et commentaires érudits, afin de prolonger cette expérience.
Dans tous les cas, je vous conseille fortement de vous plonger dans ce roman absolument passionnant.

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PS : aux élèves et étudiants qui tomberaient sur ce billet par les hasards du web, cet article n'engage que moi et n'est absolument pas un commentaire académique. Cependant si mon avis vous intéresse et que vous le relayez, merci de citer le lien complet :)