4e de couverture - éd. 10/18 (2016)
"Depuis quand une jeune fille a-t-elle besoin qu'on lui dicte sa conduite ? Si elle s'est laissée persuader trop jeune de rompre ses fiançailles, Anne Eliott n'est plus dupe. Et lorsque son ancien amant réapparaît, auréolé de gloire, l'heure n'est pas à l'indécision. Pour Anne, il est temps de faire fi des convenances et de la vanité de son entourage."

Austen-Persuasion

C'est au moins la troisième fois que je relis ce dernier roman de Jane Austen et j'y ai pris beaucoup plus de plaisir que dans mes souvenirs.
Je pense que lors ma première lecture au lycée, mon tempérament m'éloignait tellement de celui d'Anne que je ne pouvais tout simplement pas l'apprécier à sa juste mesure, même si j'adorais déjà l'idée de ne pas oublier son premier amour. Et lors de mon avant-dernière lecture, j'avais changé de traducteur et ne m'y retrouvait absolument pas, ni dans les personnages que des Mademoiselle et Madame plaçaient n'importe où m'empêchaient de visualiser, ni dans l'écriture beaucoup plus ampoulée que ce que j'avais lu auparavant. Et c'est grâce à la réédition avec ces toutes nouvelles couvertures (vous avez vu comme elle est belle) que j'ai relu ce roman qui sans conteste est un des meilleurs de Jane Austen.

L'histoire comme souvent chez l'auteur est réduite à sa portion congrue : A dix-neuf ans, sous l'impulsion de celle qui lui tient lieu de mère, Anne Eliott a rendu sa parole au lieutenant Wentworth qu'elle aimait pourtant passionnément. Huit ans plus tard, elle le retrouve par hasard maintenant capitaine, beau-frère d'un amiral et pourvu tant d'une nouvelle fortune que du prestige qu'a la Marine suite à ses victoires sur Napoléon. Il est donc devenu un bon parti surtout pour une jeune femme plus de prime jeunesse, et si Anne tente de résister à l'entraînement de son cœur, elle ne met guère longtemps à s'apercevoir que son "ancienne inclination" dure toujours.
Tout cela est expliqué de long en large, que ce soit le hasard qui les réunit, leur passé, leurs retrouvailles, les dîners, bals, promenades et autres événements mondains qui les font se croiser. Pour faire court, la vie tel que la mène la petite noblesse  de l'époque mais là n'est pas l'essentiel : l'important dans ce roman (et c'est sans doute ce qui fait à la fois son charme et sa difficulté) ce sont les sentiments, les émotions et les réactions de chacun des protagonistes au moindre geste, au moindre regard, à la moindre parole de l'autre.

Et à ce jeu-là, Jane Austen excelle ; au point que le roman paraît presque se passer entièrement dans la tête d'Anne. On dit souvent que la personnalité de Jane est proche de celle d'Elisabeth Bennett mais l'écriture de Persuasion fait qu'on a bien du mal à distinguer qui parle d'Anne ou de Jane. Car sous ses dehors de petite souris grise, Anne Eliott est d'une grande lucidité sur ceux qui l'entourent et ses réflexions intérieures ne manquent pas de piquant. Sans parler du fait que quoiqu'il arrive, elle relève toujours la tête pour avancer finalement sans trop se soucier de qui pense quoi. Puis j'ai un faible pour cet amour têtu comme un bourgeon de printemps qui attend son heure pour éclore.
Et malgré cela, Jane Austen parvient à nous rendre aussi très perceptibles les sentiments qui agitent le capitaine Wenworth. Ce dernier est mon personnage masculin préféré de l'auteur tant il semble gentil, prévenant, conscient de son devoir et de son rang mais sans orgueil, ni préjugés ;) La très fameuse (parmi les Janéites) lettre qu'il écrit est un pur moment de bonheur à lire et j'en connais bien peu qui ne fonderaient pas face à une telle déclaration.

Je vous disais en introduction que j'ai lu une traduction qui ne me satisfaisait pas. Ce qui me plait dans celle-ci est qu'on y retrouve, sous des dehors plus réservés et de manière plus subtile, l'ironie particulière à l'auteur ; même si elle est ici teintée d'une certaine mélancolie voire d'un peu d'affection pour tout ce petit monde si représentatif de la société austenienne.

D'ailleurs, c'est une des choses qui m'a frappée dans cette relecture : la récurrence de certains caractères parmi les personnages. On retrouve ainsi celui qui se plaint toujours de tout pour qu'on s'occupe de lui, celui qui se hausse du col dans sa vanité aristocratique, les jeunes filles un peu écervelées, le couple qui fonctionne et le mielleux un peu fourbe. Je suis persuadée qu'on pourrait classer tous les personnages de tous les romans dans quelques catégories et cela m'a amusée.

Finalement, ce roman a un charme particulier dans la production de Jane Austen avec son héroïne plus effacée, son amoureux qui l'est avant le début de l'histoire et surtout son écriture moins mordante mais non dénuée d'humour et de tendresse. Le tout le place en première place ex æquo avec le plus connu : Orgueil et Préjugés, et je suis certaine que je le relirai encore avec autant de plaisir.