4e de couverture
Serge Mouret, le deuxième fils des héros de La Conquête de Plassans est le prêtre d'un pauvre village, quelque part sur les plateaux désolés et brûlés du Midi de la France.
Barricadé dan sa petite église, muré dans les certitudes émerveillées de sa foi, assujetti avec ravissement au rituel de sa fonction et aux horaires maniaques que lui impose sa vieille servante, il vit plus en ermite qu'en prêtre. A la suite d'une maladie, suivie d'une amnésie, il découvre dans un grand parc, le Paradou, à la fois l'amour de la femme et la luxuriance du monde. Une seconde naissance, que suivra un nouvel exil loin du jardin d'Eden.

Zola5

Je continue ma relecture intégrale des Rougon-Macquart de Zola avec ce tome 5 qui est loin d'être l'un de mes préférés. Et pourtant, je l'ai énormément apprécié cette fois-ci, probablement en raison de tous les rapprochements que j'y ai trouvé tant avec d'autres tomes de la série qu'avec des romans d'autres auteurs.

L'intrigue est relativement simple et la construction la suit de près : la première partie raconte la vie quotidienne de Serge dans son presbytère paumé, avec peu de paroissiens aux offices et pourtant une charge d'âmes importantes dans ce pays de non-croyants. Mais à lui, le prêtre innocent, qui ne rêve que  méditations, prières et ermitage, cette espèce de désert convient parfaitement. Cela lui laisse le champ libre pour se vouer à ses dévotions, en particulier celle à la Vierge Marie qui l'accompagne depuis l'enfance. Quelques retours dans le passé et menus faits du village ponctuent cette plongée dans les pensées du prêtre mais ce sont surtout dans les oppositions entre celles-ci et la vie terrestre que l'on sent se nouer le drame en cours … et Serge tombe malade.
Dans la deuxième partie, on le retrouve au Paradou, immense parc abandonné dans lequel la Nature a repris ses droits et qui porte bien son nom de paradis puisqu'il ressemble au jardin d'Eden, d'ailleurs, ce roman est souvent comparé au livre de la Genèse. Je n'ai pas lu beaucoup de commentaires là-dessus mais quand on connait un peu cette partie de la Bible, l'analogie est évidente. C'est son oncle, le Docteur Pascal, qui l'a amené ici pour qu'il y soit  soigné par Albine et puisse changer d'air. Bien sûr les conséquences de cette rencontre sont très prévisibles mais n'en demeurent pas moins fort bien rendues. D'ailleurs le point fort de cette partie sont les magnifiques descriptions du Paradou. De la simple énumération des plantes à la personnification de coins entiers du jardin, en passant par des métaphores filées très évocatrices, Zola s'en donne à cœur joie, pour mon plus grand plaisir puisque j'adore sa façon d'écrire dans ses cas-là. Il a un tel sens du rythme et illustre ainsi de telle manière son propos que cela coule tout seul. Il faut ajouter que cela renforce les émotions et sentiments ressentis par Serge et Albine, la Nature fonctionnant comme un miroir complice de leur histoire. La fin n'en est que plus abrupte et déchirante.
La dernière partie voit Serge de retour en son presbytère, essayant le plus possible de gérer ce qu'il a vécu et de retrouver sa foi pure d'avant, alors que tout (ou tous) semble(nt) se liguer contre lui. Le dénouement est à la fois tragique et pathétique, même si la dernière phrase qui oppose une dernière fois le terrestre et le spirituel, m'a fait sourire.

Je vous disais en introduction que j'ai vu de nombreux croisements dans ce tome. Ainsi dans les descriptions il est facile de rapprocher les lignes sur la blancheur (de la robe de la Vierge entre autres) avec celle que l'on trouve dans Au Bonheur des Dames dont je vous citais un paragraphe à l'occasion de ma chronique. La luxuriance du Paradou est un écho amplifié et démesuré de la sensualité qui se dégage de la serre dans La Curée. On retrouve aussi dans Serge, prêtre innocent et rêveur, le personnag idéaliste de Florent du Ventre de Paris ; tous deux ayant finalement du mal avec le monde réel dont la crudité les choque et dérange leurs pensées.
Au cœur même du roman, les images utilisées pour décrire les différentes visions que Serge a de la Vierge - mère, sœur, épouse… - annoncent ses sentiments pour Albine et les mots pour en parler renvoient de l'une à l'autre, le malheur étant déjà annoncé par la condamnation de cette trop grande adoration par le père Faugias, autre image du religieux qui traverse ce livre.
Enfin, que ce soit par son sujet ou par sa façon de le traiter, ce tome m'a curieusement rappelé La Morte Amoureuse de Théophile Gautier : mêmes contradictions entre la prêtrise et la sensualité avc des descriptions splendides, même avertissement avant le drame, même difficulté à vivre ensuite. Bien sûr, le réalisme de Zola rend son histoire plus directe et brutale alors que dans le fantastique élégant de Gautier donne un certain recul mais les deux se rejoignent sur cette image du religieux protégé qui succombe, sans doute parce qu'il est trop isolé dans sa tâche. J'ai trouvé un peu étrange de ne faire se rapprochement que maintenant alors que je connaissais très bien La Morte Amoureuse bien avant de lire ce roman de Zola, mais je ne l'ai que mieux apprécié je pense. Enfin, il est intéressant aussi de noter qu'aucun des deux ne remet réellement en cause la religion elle-même, ni la foi de leur héros.

Au final, je pense qu'il faut prendre son temps pour lire cet opus car il a un côté hors du temps justement qui peut paraître pesant. De plus, l'action elle-même se résume en peu de lignes et c'est davantage l'évolution et le développement intérieur de Serge Mouret qui en fait la force. Il faut donc parvenir à s'attarder sur les nombreuses descriptions - y compris avec parfois un vocabulaire spécifique et recherché - pour s'immerger dans cette histoire et l'apprécier. Comme déjà dit, ce n'est pas mon tome préféré mais j'ai aimé retrouver plusieurs des thèmes que Zola traite par ailleurs et au final j'ai passé un très bon moment de lecture loin du monde.