Le Prélude à l'après-midi d'un faune est une des œuvres les plus connues de Claude Debussy, c'est aussi l'une de mes préférées dans son corpus pour orchestre ; sans doute celle qui mérite le plus l'esthétique d'impressionnisme (même si il s'appuie sur un poème de Mallarmé qui est un des piliers du symbolistes … d'ailleurs les deux courants sont liés et pas antinomiques comme on peut le lire parfois) et une des meilleures portes d'entrée vers sa musique. Bref un incontournable, que je ne voulais surtout pas contourner.

Faune-Bakst_Nijinski
Couverture du programme du ballet dansé par Nijinski en 1912
Peinture de Leon Bakst

Le Prélude à l'après-midi d'un faune est donc une œuvre symphonique inspiré par l'églogue de Mallarmé (à lire ICI) dont il rend  "l’impression générale" (Debussy). Ou pour être plus précise, « La Musique de ce prélude est une très libre illustration du beau poème de Mallarmé. Elle ne désire guère résumer le poème mais veut suggérer les différentes atmosphères au milieu desquelles évoluent les désirs, et les rêves, par cette brûlante après-midi ». En cela, c'est bien une œuvre impressionniste. Mais de manière plus terre à terre, le compositeur dira aussi à propos de son œuvre que "c'est un berger qui joue de la flûte assis le cul dans l'herbe".

Le public ne s'y trompa pas et lui fit un accueil triomphal au point que l'œuvre dut être jouée deux fois lors de la création en décembre 1894. Et si les critiques s'élevèrent contre, le poète lui l'accueillit chaleureusement : « Je ne m'attendais pas à cela. La musique évoque l'émotion de mon poème et dépeint le fond du tableau dans les teintes plus vives qu'aucune couleur n'aurait pu rendre. » Mallarmé.

Je ne vais pas vous donner ici une analyse complète mais juste quelques pistes de ce que j'y aime et qui permettent de reconnaître le style de Debussy.

Ce Prélude est basée sur un thème de flûte ("le berger assis le cul dans l'herbe") dont la mélodie toute en courbes s'étire paresseusement, voire même lascivement, dans un brouillage tonal très caractéristique (entendez par là pour les novices qu'il ne suit pas les règles classiques basées sur tonique/dominante dont je parlais dans cet article).  A ce solo totalement à découvert répondent les harpes et les cors, alliage de timbres particulièrement prisé par le compositeur - Faune_theme -

Ce thème est une sorte de fil conducteur mais son utilisation, loin des standards des symphonies du XIXe siècle, n'offre jamais de véritable développement. Au contraire, chaque retour va donner lieu à de nouvelles couleurs, de légères déformations qui s'appuient plutôt sur une forme de rémanence de la mémoire (V. Jankélévitch, Debussy et le mystère de l'instant) ;  ainsi la mélodie revient toujours à la fois identique et différente, différences que je vous laisse découvrir au cours de votre écoute.

Mais cette façon d'écrire engendre un travail précis, soigné et extrêmement détaillé de l'orchestre (loin du flou systématiquement lié à l'impressionnisme), celui-ci ayant une composition choisie assez éloignée des importants ensembles de l'époque : outre les cordes frottées habituelles, on trouve 2 harpes, des bois par groupe de 2 sauf les flûtes qui sont 3, des cuivres réduits au pupitre de cors et en guise de percussions une paire de crotales (ou cymbales antiques) qui n'intervient que ponctuellement à la reprise du thème (écoute Faune_theme_reprise)
Cet ensemble plus petit et donc plus léger n'est finalement pas si éloigné des orchestres mozartiens en terme de nombre d'instruments mais la présence des 4 sortes de bois, des harpes et l'absence de timbales en font un exemple typique de la manière dont Debussy conçoit sa musique et déconstruit ici aussi les standards qui priment en cette fin de siècle.

Autant que l'orchestre lui-même, l'utilisation que Debussy en a est particulière. La plupart du temps à l'époque classique (1750-1800 environ), les cordes présentent le thème qui est ensuite commenté plus ou moins par les vents. Le XIXe va permettre aux vents de prendre davantage l'ascendant mélodique mais continue à faire la part belle aux cordes notamment dans les développements et les passages plus opulents. Dans Le Prélude à l'après-midi d'un faune, Debussy se sert des cordes pour former un tapis sur lequel vont s'épanouir les bois, un peu comme si elles représentaient le décor de verdure dans lequel évolue le faune et les nymphes qu'il cherche à séduire. Les violons esquisseront une reprise du hautbois à peu près au tiers de l'œuvre, mais ce n'est qu'après la moitié lors du seul véritable tutti de l'œuvre - Faune_dvpt2 - que Debussy les laisse s'exprimer, comme si le soleil et la Nature avait eu raison de la quête du faune. L'orchestration de ce passage dans lequel les harpes tissent d'aériennes arpèges et que les vents soutiennent la mélodie de l'ensemble des cordes est d'une grande sensualité, qui est à mon avis une autre des caractéristiques de la musique debussystes, et rend parfaitement la chaude atmosphère voulue par Mallarmé.

Je ne vous parlerai pas précisément de la structure de cette œuvre qui suscite le débat. Entre ceux qui se torturent l'esprit pour la faire entrer dans un moule classique, ceux qui y voient une interprétation libre de la forme tripartite et d'autres qui voudraient la rendre plus contemporaine en la classant comme une forme en arche, je préfère ne pas me prononcer et conclure avec deux phrases qui se font écho :
- "En moins de 10 minutes, il [Debussy] a révolutionné l'histoire de la musique." (Philippe Venturini - source - )
- "La musique moderne s'éveille à L'Après-midi d'un faune" dit Pierre Boulez, qui a souvent dirigé les œuvres de Debussy et dont je vous remets l'interprétation parce que je n'en ai pas encore trouvé de meilleure.

Quoi de mieux, pour terminer cette belle journée d'été ? :)

Faune-sifflant-a-un-merle
Faune sifflant à un merle
Arnold Bocklin (1864)
©-Neue-Pinakothek-Munich

Pour en savoir plus, la page de l'éduthèque avec un guide d'écoute qui permet de "raconter une histoire" et voir jouer les instruments.