4e de couverture - éd. Petite bibliothèque Payot
"Si les romans de Jane Austen (1775-1817) sont encore très lus - et très "vus" quand ils sont portés à l'écran -, on ignore généralement tout de cette fille de pasteur qui a grandi dans une famille nombreuse issue de la gentry et qui, demeurée célibataire, a toujours vécu avec sa mère et sa soeur Cassandra. Elle écrivait très discrètement sur un coin de bureau et son premier roman publié, Raison et Sentiments, ne l'a été qu'en 1811, signé d'"une dame"parce qu'elle ne cherchait pas la célébrité.
"Cette jeune dame, écrit pourtant Walter Scott, a le don le plus extraordinaire qu'il m'ait été donné de rencontrer pour décrire les relations, les émotions et les personnages de la vie ordinaire. " Car pour comprendre le génie de Jane Austen il faut se souvenir qu'elle est fille de l'Angleterre de la fin du XVIIIe siècle : elle a gouverné son existence et sa plume en conciliant précisément la raison et les sentiments selon un solide bon sens épicé d'un humour à toute épreuve."

David Cecil était professeur de littérature anglaise à Oxford.

D-Cecil-bio-Austen

J'ai dit à plusieurs reprises sur ce blog que la vie de Jane Austen m'intéressait suffisamment pour avoir envie d'en connaître davantage que les quelques bribes ressassés ici ou là. C'est ce qui m'a incité à me tourner vers ce livre, qui ne se contente pas d'être une biographie chronologique mais en plus tente de dresser un portrait psychologique de la femme et de la romancière. Et j'y ai vraiment trouvé ce que je cherchais, à savoir une connaissance plus approfondie de la personnalité et de la vie de Jane. Il a donc comblé mes attentes et j'ai vraiment apprécié cette lecture très enrichissante.

Après une courte introduction dans laquelle l'auteur explique comment il a découvert Jane Austen et pourquoi il a écrit ce livre, il entre dans le vif du sujet en commençant par rappeler une chose qui me parait fondamentale pour comprendre son œuvre : c'est que Jane Austen est une femme du XVIIIe siècle. Si cela induit un certain sens des convenances, une société très hiérarchisée dont les classes ne se mélangent que très peu, on est aussi très loin du carcan et de la pudibonderie victorienne. Au contraire, dans l'Angleterre du siècle des Lumières réalisme et bon sens priment et et riment avec équilibre et modération, le tout teinté d'une bonne dose d'humour de préférence avec beaucoup d'ironie. Dans le même temps, c'est aussi une société qui va devenir plus raffinée et favoriser l'épanouissement de la vie sociale et privée dans laquelle les femmes jouent un rôle prépondérant.

Une fois cette vision du monde posée, les chapitres se déroulent de manière quasi chronologique depuis la présentation de la famille - parents, liens dans la société, frères et sœurs - à la célébrité en passant par les grands points obligés que sont les différents déménagements ou la mort de son père. A chaque fois, l'auteur intègre le plus possible des pensées de Jane Austen, les répercussions de ces événements sur ses écrits ou sur sa vie intérieure en s'appuyant sur les documents que nous avons et parfois en extrapolant un peu tout en restant extrêmement cohérent. Lorsqu'il n'a pas assez de sources, il le dit très simplement. L'ensemble donne une image très représentative de cette jeune fille puis femme plutôt timide en public - même si elle apprécie la vie sociale qu'elle mène - mais qui est aussi résolument optimiste, attachée à sa famille avec laquelle elle aime rire et se moquer gentiment des travers de leurs connaissances.

Au centre du livre, se trouve un chapitre important dans lequel David Cecil revient sur le processus de création de Jane Austen et sur sa conception de la nature humaine, ainsi que de son rôle dans ses écrits. J'ai relu ce chapitre plusieurs fois tant il m'a plu et correspond à ce que je pense des romans de Jane, très loin des commentaires que l'on peut lire ici ou là ou du fait que l'on classe son œuvre en "romance - littérature sentimentale" sans aller voir plus loin. Aussi je vous livre ici quelques citations :

"Sa conception de la nature humaine était limitée par le fait qu'elle ne voyait de l'humanité que ce qui était visible pour une dame, et ce à une époque où l'univers d'une dame était étroitement délimité pas les conventions, si bien que les seules personnes qu'il lui fût jamais donné de connaître appartenaient à son milieu social et à son voisinage. En second lieu, fait plus important, sa conception de l'humanité était déterminée par la nature même de son inspiration. Elle se limitait aux aspects qui stimulaient sa propre imagination créatrice. Dans le cas de Jane Austen, il s'agissait de la vie dans ses aspects privés : par inclination, elle était portée à décrire les hommes et les femmes uniquement dans les relations qu'ils entretenaient avec leur famille, leurs amis et autres connaissances. Par ailleurs, le regard qu'elle portait sur ces relations sociales était essentiellement celui d'un écrivain comique […] En somme on peut décrire l'œuvre de Jane Austen comme une peinture réaliste de la vie sociale et domestique sous la plume d'une femme sur le mode comique."

"La conduite [de ses personnages] est confrontée à des normes universelles. Ces dernières sont au nombre de trois : la vertu, la raison et le bon goût. […] Selon elle, le premier devoir de chacun consiste à se montrer soucieux d'autrui, charitable, honnête, désintéressé et loyal. Mais, si profondes que soient ses convictions morales, elle n'en pense pas moins qu'il est impératif de porter un regard réaliste sur la vie. […] Jane ne s'enflamme ni pour les idéaliste dénués d'esprit pratique ni pour les bons sentiments qui ne contribuent pas dans les faits au bien-être ou au bonheur d'autrui. Elle reste farouchement hostile à tout sentimentalisme. Par ailleurs, même si elle désapprouve le matérialisme, elle estime que c'est se montrer déraisonnable que de faire fi des considérations pratiques. A ses yeux, l'imprudence n'a jamais constitué une vertu.
Sa raison la porte également à croire qu'il faut s'accomoder d'une existence inévitablement imparfaite ce qui va de pair avec avec sa troisième valeur de référence, le goût.[…] La culture et les bonnes manières contribuent grandement au bonheur humain : pour se montrer satisfaisant, l'homme doit être aussi cultivé et bien éduqué que vertueux et sensé."

"Ses valeurs de référence étaient tout à fait représentatives : elle était la voix de son époque. Jane a toujours parlé en son nom propre et exprimé les idées qui lui tenaient à cœur. Mais sa vision des choses était conforme à celle de son temps…"

Pour moi, ce chapitre (et quelques autres réflexions au cours de cette biographie) remet en perspective l'œuvre de Jane Austen, non seulement dans son contexte socio-historique mais aussi en rappelant un certain nombre d'éléments essentiels pour mieux la comprendre :
- Jane Austen, née en 1775, n'est pas un auteur romantique, dont elle réprouve en partie les épanchements ;
- Jane Austen n'approuve pas l'idée de se marier par amour - sous entendu amour passionné - mais elle pense, et c'est le cas dans son entourage, qu'il ne faut pas se marier uniquement par intérêt financier - "Elle devait être sûr d'épouser un homme susceptible de lui inspirer estime et affection."(je cite), et ce qui est valable pour elle l'est pour ses personnages ;
- Jane Austen n'est pas non plus un chantre du mariage : elle est juste de son temps comme dit au-dessus et c'est un passage obligé (ou presque) pour une jeune femme de sa condition à ce moment-là. Si ni elle, ni sa sœur Cassandra ne se sont mariées, la faute en incombe davantage aux circonstances qu'à un réel choix de départ de l'une ou de l'autre ;
- Cependant, en aucun cas, cela ne fait d'elle une vieille fille aigrie, il suffit de la lire pour voir que ce n'est pas dans son caractère ;
- Enfin, j'ai toujours qualifié les romans de Jane Austen de comédie de mœurs et ce livre m'a renforcée dans cette idée ; si elle avait écrit des pièces de théâtre personne n'aurait osé les qualifier de "romance sentimentale" mais bien de comédie, ce qui est ce que recherche Jane Austen dans ses écrits : divertir et amuser ses lecteurs tout en dénonçant les petits travers de la nature humaine. En ce sens, elle est plus proche de Molière ou Voltaire que de Charlotte Bronte ou même de Walter Scott qui l'admirait tant.

Au final, ce Portrait de Jane Austen tient toutes ses promesses. Il est formé d'un mélange très équilibré entre les faits plus ou moins connus de la vie de la romancière avec un travail de recherches sur sa personnalité et sa vie intérieure, ainsi que sur son écriture et ses influences ; le tout dans un style relativement soutenu mais très abordable, même si la traduction a un côté un peu vieillot. Cela déboute bien des poncifs sur Jane Austen et son œuvre en prend encore plus de sens. J'ai donc beaucoup aimé ce livre que je vais conserver soigneusement et vais m'empresser de me replonger dans les romans originaux, pour le plaisir de les savourer encore plus.

abc2018
Lettre D - (joker prénom)