Après les quelques échos berlioziens du mois de mars, laissez-moi finir cette année en vous présentant cette œuvre imposante - sans doute la plus connue du compositeur  et une de mes préférées parmi toutes les symphonies du XIXe -  : La Symphonie Fantastique sous-titrée "Episode de la vie d'un artiste".

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Le 11 septembre 1827, une troupe anglaise donnait une représenttion d'Hamlet de Shakespeare à laquelle assistait le collectif d'artistes de la "Jeune France" (reconnaissable à leur tenue : gilets colorés, cravates ébouriffantes et chevelure opulente). Parmi eux se distinguaient Victor Hugo, Alfred de Vigny, Eugène Delacroix, Alexandre Dumas, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Gérard de Nerval et seul musicien du groupe, Hector Berlioz. A l'apparition d'Ophélie incarnée par l'Irlandaise Harriett Smithson, ce dernier tomba immédiatement amoureux fou de la jeune actrice.

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Portrait d'Harriett Smithson en Ophélie

Durant deux ans, il tenta vainement d'entrer en relation avec elle. Mais Miss Smithson ne répondit jamais à ses assiduités et Berlioz décida alors de retracer musicalement sa malheureuse aventure et d'exprimer son amour, ses désirs et ses souffrances dans un ouvrage conçu pour (dit-il) "impressionner fortement l'auditoire".
L'œuvre autant inspirée de ses sentiments que de ses lectures et de son goût pour les Symphonies de Beethoven (en particulier la 6e dite Pastorale) est achevée au mois d'avril 1830 et créée avec succès le 5 décembre de la même année au Conservatoire de Paris. Si on en juge par la caricature ci-dessus, elle fut moins appréciée par les allemands qui l'entendirent en 1846, la jugeant visiblement tonitruante. Ils n'avaient pas tout à fait tort car  l'effectif  qu'elle demande est impressionnant et mêle autant les influences de Beethoven que ceux de la musique révolutionnaire française notamment avec les cornets à pistons ou l'ajout aux cuivres d'un serpent (non noté dans l'orchestration moderne, mais audible dans certaines versions sur instruments anciens).

Suivant le modèle de La Pastorale déjà citée, elle est formée de 5 mouvements dont les titres rappellent certains éléments clés du mouvement romantique,  l'œuvre entière étant elle-même un modèle du genre :
- 1er mouvement : Rêveries et passions (Largo - Allegro agitato e appassionato assai
Ce morceau illustre brillamment les rêves et les grands sentiments qui vont avec, mais aussi et surtout l'idéal féminin après lequel soupire, souvent de loin et sans espoir, le héros romantique.
- 2e mouvement : Un bal (Allegro non troppo)
Ici, c'est la rencontre et le couple qui sont mis en avant et il n'y a donc rien d'étonnant  que Berlioz utilise une valse, danse à la limite scandaleuse pour l'époque mais qui exalte la passion amoureuse.
- 3e mouvement : Scène aux champs (Adagio)
Le retour à la Nature prônée par de nombreux auteurs de l'époque s'exprime ici et apporte au héros le calme qu'il recherche… jusqu'à ce que ses doutes reprennent le dessus.
- 4e mouvement : Marche au supplice (Allegretto non troppo)
Dans ce morceau apparaissent deux grandes idées fortes du XIXe siècle, l'importance de la Mort  et celle de la folie. C'est là que commence à s'exprimer le fantastique qui va ressortir encore davantage dans le final qui suit :
- 5e mouvement : Songe d'une nuit de Sabbat (Larghetto - Allegro…)

A cela on peut ajouter que La Symphonie Fantastique est une œuvre à programme écrit par Berlioz lui-même et qu'il faisait distribuer aux auditeurs avant les concerts. En voici le début (la suite est à lire plus loin au fur et à mesure des mouvements)

"L’auteur suppose qu’un jeune musicien, affecté de cette maladie morale qu’un écrivain célèbre appelle “le vague des passions”, voit pour la première fois une femme qui réunit tous le charmes de l’être idéal que rêvait son imagination, et en devient éperdument épris. Par une singulière bizarrerie, l’image chérie ne se présente jamais à l’esprit de l'artiste que liée à une pensée musicale, dans laquelle il trouve un certain caractère passionné, mais noble et timide comme celui qu’il prête à l’objet aimé.
    Ce reflet mélodique avec son modèle le poursuivent sans cesse comme une double idée fixe. Telle est la raison de l’apparition constante, dans tous les morceaux de la symphonie, de la mélodie qui commence le premier Allegro."

Cette idée fixe est donc un véritable leitmotiv avant l'heure puisque le mot ne sera utilisé qu'à la fin du XIXe pour les œuvres de Wagner et Franz Liszt. Comme le dit Berlioz lui-même, elle représente la femme aimée et suivant les mouvements (et l'humeur du compositeur) va être variée, magnifiée, transformée et même déformée au cours de l'œuvre. Il me semble donc important que vous puissiez l'identifier de manière séparée, alors en voici deux apparitions :
- la première dans le premier mouvement au début de l'œuvre - ideefixe_1 - où elle est jouée par les violons soutenus par le reste des cordes. Vous remarquerez son inflexion de vague avec un élan au début, une remontée progressive avant la descente finale ;
- la deuxième au cours de la valse du deuxième mouvement - ideefixe_2Valse - où les bois prennent le relais, la descente étant prolongée par les cordes.

Nous voici donc prêts pour écouter cette œuvre complète

1- Rêveries et passions
Programme : "Le passage de cet état de rêverie mélancolique, interrompue par quelques accès de joie sans sujet, à celui d'une passion délirante, avec ses mouvements de fureur, de jalousie, ses retours de tendresse, ses larmes, ses consolations religieuses est le sujet du premier morceau."


La fameuse "idée fixe" apparait pour la première fois vers 5'30 ; à vous de repérer les suivantes ;)

2- Un bal
Programme : "L'artiste est placé dans les circonstances de la vie les plus diverses, au milieu du tumulte d'une fête, dans la paisible contemplation des beautés de la Nature ; mais partout, à la ville, aux champs, l'image chérie vient se présenter à lui."

Je vous laisse apprécier le rôle de la harpe qui à la suite de cette œuvre deviendra emblématique des orchestres romantiques.

3- Scène aux champs
Programme : "Se trouvant un soir à la campagne, il entend au loin deux pâtres qui dialoguent un Ranz des vaches ; ce duo pastoral, le lieu de la scène, le léger bruissement des arbres doucement agités par le vent, quelques motifs d’espérance qu’il a conçus depuis peu, tout concourt à rendre à son cœur un calme inaccoutumé et à donner à ses idées une couleur plus riante. Il réfléchit sur son isolement; il espère n’être bientôt plus seul... Mais si elle le trompait !... Ce mélange d’espoir et de crainte, ces idées de bonheur troublées par quelques noirs pressentiments, forment le sujet de l’adagio. À la fin, l’un des pâtres reprend le Ranz des vaches ; l’autre ne répond plus... Bruit éloigné de tonnerre... Solitude... Silence..."

A noter que ce mouvement commence par un duo en écho entre le cor anglais et le hautbois qui symbolisent le chant des paysans, et se termine quasiment sur un effet de timbales (le tonnerre) des plus saisissants.

4- Marche au supplice
Programme : "Ayant acquis la certitude que non seulement celle qu'il adore ne répond pas à son amour, mais qu'elle est incapable de le comprendre, et que, de plus, elle en est indigne, l'artiste s'empoisonne avec de l'opium. La dose du narcotique, trop faible pour lui donner la mort, le plonge dans un sommeil accompagné des plus horribles visions. Il rêve qu'il a tué celle qu'il aimait, qu'il est condamné, conduit au supplice, et qu'il assiste à sa propre exécution. Le cortège s'avance aux sons d'une marche tantôt sombre et farouche, tantôt brillante et solennelle, dans laquelle un bruit sourd de pas graves succède sans transition aux éclats les plus bruyants. À la fin de la marche, les quatre premières mesures de l'idée fixe réapparaissent comme une dernière pensée d'amour interrompue par le coup fatal. On entend alors quatre notes descendantes représentant la tête du condamné qui roule."

Deux thèmes faciles à repérer vont se partager ce morceau : une marche sombre jouée dans le grave par les violoncelles, contrebasses avec un contrechant des bassons (qui sont exceptionnellement au nombre de 4) et une autre plus brillante qui met en avant les trompettes et les cornets à piston. La fin est particulièrement spectaculaire.

5- Songe d'une nuit de Sabbat
Programme : "Il se voit au sabbat, au milieu d’une troupe affreuse d’ombres, de sorciers, de monstres de toute espèce, réunis pour ses funérailles. Bruits étranges, gémissements, éclats de rire, cris lointains auxquels d’autres cris semblent répondre. La mélodie aimée reparaît encore, mais elle a perdu son caractère de noblesse et de timidité ; ce n’est plus qu’un air de danse ignoble, trivial et grotesque : c’est elle qui vient au sabbat... Rugissement de joie à son arrivée... Elle se mêle à l’orgie diabolique... Glas funèbre, parodie burlesque du Dies iræ, ronde du Sabbat. La ronde du Sabbat et le Dies iræ ensemble.
L'artiste se réveille. Tandis que le soleil se lève, la vision s'achève…"

Ce final est par certains côtés totalement fou ou au contraire absolument génial ; il requiert en tout cas l'effectif au complet, fait la part belle à des instruments peu employés comme la clarinette en MIb, le serpent (souvent remplacé par les tubas) et même des cloches - et des vraies pas les tubes modernes - et mélange aussi bien des effets parodiques qu'une écriture fuguée complexe, pour terminer en apothéose. Je vous laisse juge à l'écoute.

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J'ai volontairement choisi des interprétations différentes pour chaque mouvement afin de vous donner un aperçu de plusieurs versions dites de référence, parmi celles que je préfère. Vous pouvez aller écouter l'œuvre complète sans changer d'orchestre et de chef en cliquant sur les titres des extraits ce qui vous amènera sur les albums dont ils sont tirés. A vous de choisir et n'hésitez pas à en parler en commentaires ;)
A noter que les mouvements 4 et 5 sont sur instruments d'époque ; le dernier étant l'enregistrement le plus récent de l'œuvre.

Je reviendrai certainement sur d'autres œuvres de Berlioz au cours de l'année prochaine mais en attendant si vous voulez vous plonger plus avant dans cette symphonie vous pouvez écouter ou podcaster l'épisode de Musicopolis qui était consacré à sa création ainsi que l'épisode de Au cœur de l'orchestre spécial Berlioz. ou même chercher des analyses plus poussés sur le site de la Philarmonie de Paris qui a des guides d'écoute absolument passionnants.