4e de couverture - éd. Robert Laffont
"1961. Les Allemands de l'Est ferment l'accès à Berlin-Ouest. La tension entre les États-Unis et l'Union soviétique s'exacerbe pour atteindre un point culminant l'année suivante avec la crise des missiles de Cuba. Le monde scindé en deux blocs se livre une guerre froide qui risque de devenir une guerre nucléaire. Confrontées à toutes les tragédies de la fin du XXe siècle, plusieurs familles, russe, allemande, américaine et anglaise, sont emportées dans le tumulte de ces immenses troubles sociaux, politiques et économiques. George Jakes dans le bus des Freedom Riders, Jasper Murray dans la jungle vietnamienne, Tania Dvorkine en Sibérie, Dave Williams et Walli Franck, rockers à Berlin ou San Francisco, vont se battre, trouver le chemin de l'amour et participer chacun à leur façon à la formidable révolution en marche."

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Après les coups de cœur des tomes 1 et 2, je n'ai pas hésité à mettre ce 3e tome en bonne place dans mes challenges 2020 afin de poursuivre et terminer cette série  qui m'a tant plu. Plus long que les deux premiers, cet opus s'étale aussi sur davantage de temps et du coup les intrigues perdent un peu en efficacité, d'autant que les personnages se sont multipliés depuis le début et qu'il est parfois difficile de remettre chacun à sa place (mais on peut s'aider de l'index au début). Cependant l'ensemble reste excellent et je me suis régalée d'un bout à l'autre, avec une fin (avant l'épilogue) particulièrement touchante.

Parmi les points forts de ce tome, j'ai envie de souligner le contexte historique de la Guerre Froide (le roman couvre la période de 1961 à 1989) avec pour commencer le face-à-face à distance entre Kennedy et Kroutchev que l'on vit de l'intérieur car Follett a réussi à rendre certains de ses personnages américains et russes très proches du pouvoir et il s'étend assez longuement sur la crise cubaine, les problèmes de Berlin Est après la construction du Mur et par-dessus tout la tension permanente entre le fait qu'il faut à tout prix éviter une guerre nucléaire mais en même temps ne pas perdre la face, et donc sa crédibilité, au niveau international.
Avec la mort de Kennedy, le roman prend un nouveau tournant ou plus exactement retrouve ce que j'ai tant aimé dans les précédents, à savoir le passage d'un pays et d'un point de vue à l'autre sur un même événement.
Cependant, sur la fin des années 1960 et 1970, c'est la politique qui prend le dessus et en particulier la politique intérieure américaine. L'auteur s'attarde sur la ségrégation raciale et la lutte pour les droits des Noirs avec tous les compromis et magouilles au plus haut niveau qui font que cela n'avance pas (et ça fait peur de voir qu'il aurait finalement fallu peu de choses pour qu'au moins les lois soient plus vite mises en place ; le changement des mentalités étant beaucoup plus lent et long mais ça c'est inhérent à l'humain). Je vous mets d'ailleurs une petite citation assez représentative de la société à ce moment-là (je suis certaine que beaucoup pourraient encore s'exprimer ainsi même si les "problèmes" ont changé). C'est une discussion entre un des personnages, Dave, musicien engagé pour les démocrates représenté par Humphrey et  Ron Jones un publicitaire qui vote Nixon
(donc républicain) :

[Dave] "- Pourtant vous êtes contre la guerre, favorable aux droits civiques des Noirs, même si vous préférez que les choses ne bougent pas trop vite ; vous êtes donc d'accord avec Humphrey sur les problèmes essentiels.

- Au diable les problèmes. J'ai une femme et trois enfants, un crédit sur ma maison, un autre sur ma voiture ; c'est ça, mes problèmes. J'ai gravi les échelons jusqu'au poste de directeur régional des ventes et j'ai une chance de passer directeur national d'ici quelques années. J'ai travaillé comme une bête pour en arriver là et personne ne m'enlèvera ce que j'ai acquis, ni les Noirs révoltés, ni les hippies drogués, ni les communistes à la solde de Moscou et certainement pas un libéral au grand cœur comme Hubert Humphrey. Vous pouvez dire de Nixon ce que vous voulez ; au moins, il défend les gens comme moi."

Follett aborde aussi  le mouvement hippie avec la contestation de la guerre du Vietnam ainsi que le fait que la musique américaine et occidentale soit interdite en Allemagne de l'Est  et devient le porte-paroles de la jeunesse, de la résistance anti-communiste, celle des Noirs et même anti-conservateur. A ce sujet-là, pendant tout le début du roman je trouvais que les nouveaux personnages étaient bien moins engagés que leurs aînés, les enjeux étant sans doute moins cruciaux. Puis peu à peu les artistes des différentes familles vont prendre davantage de place et deviennent les nouveaux rebelles et les symboles des résistances en Allemagne et aux Etats-Unis.

Curieusement, les années 1980 sont davantage survolées mais vont multiplier les croisements entre les différentes protagonistes. En tout cas, j'ai eu une sensation très étrange à lire cette partie tant les événements évoqués sont encore présents dans ma mémoire puisque je les ai vécus par radio et télévision interposés. Comme une impression de déjà-vu tout en lisant ma propre histoire et beaucoup de souvenirs qui remontent (la fuite en avant de l'année 1989 par exemple).

Il faudrait que je vous parle des personnages, mais il est difficile de vous en dire suffisamment sans vous révéler une partie de leur parcours. J'en ai évidemment préféré certains et plus ou moins détesté d'autres. Ce qui m'a le plus gêné est que je les ai trouvés plus fades et plus individualistes que leurs prédécesseurs. Cependant, il y en a quelques-uns qui ressortent pour leur caractère propre comme George Jakes qui se pose souvent plein de questions et surtout les bonnes au bon moment, Dave Williams pas seulement parce qu'il est musicien mais aussi pour sa façon d'aborder la vie et la famille, de croire en ses rêves, Walli et son amour de jeunesse - la grande histoire du roman -, Rebecca qui reprend à sa manière le flambeau de Maud et toujours Ethel qui est réellement une des grandes figures de cette trilogie.

Je ne peux passer sous silence le style de l'auteur. Malgré quelques passages qui s'étirent en longueur loin des intrigues propres au roman, j'ai trouvé formidable la manière dont Ken Follett amène des problèmes cruciaux en partant de petits faits du quotidien. C'est particulièrement flagrant pour les habitants de Berlin ou les russes, un peu moins aux USA. Et son écriture est toujours aussi captivante, alors même que je la trouvais moins percutante ou moins sombre que dans les tomes précédents, j'ai encore été touchée plus souvent que je ne le pensais et beaucoup de passages me sont restées en mémoire.

J'ai regretté (et c'est pour cela que ce tome-ci n'est pas un coup de cœur)
- quelques longueurs déjà citées au-dessus ;
- les nombreuses scènes où il est question de sexualité et les coucheries de certains ; c'est sans doute une façon pour Follett de montrer la liberté sexuelle de ces années-là mais il en fait un peu trop et cela a tendance à casser le rythme des intrigues ;
- l' Epilogue qui me parait totalement inutile après l'émotion du dernier chapitre.

Au final, j'ai beaucoup aimé ma lecture même si ce tome est moins prenant que les précédents. Le contexte historique est encore une fois très bien exploité et bien rendu, y compris de l'intérieur même des différents pouvoirs et le croisement des différents personnages permet d'avoir une vision relativement exhaustive de l'époque. Cependant celle-ci étant très riche et de plus en plus mondialisée, certains faits peuvent sembler survolés ou éludés ; et cela occasionne aussi quelques longueurs. Il n'en reste pas moins excellent  et conclut parfaitement la trilogie en montrant que Ken Follett savait où il allait dès le début. Je ne peux que vous conseiller de vous lancer.

ABC-2020